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La mode et les femmes ont besoin de Y/Project

Via i-D France

Text by Tess Lochanski Photography by Imruh Asha et Carlijn Jacobs

Il y a un mois, Glenn Martens faisait son premier défilé femme, très rapidement couronné d'un succès aussi critique que commercial. Au même moment, il défendait son travail pour le prix LVMH. Rencontre avec l'un des futurs grands de la mode.

"Ils m'ont juste pris parce que je mesurais 1m85, ils avaient besoin d'un mec qui faisait la taille mannequin pour que les autres puissent tester leur travail sur moi, j'en suis sûr." Voilà comment Glenn Martens, directeur artistique de Y/Project explique son entrée à la très prestigieuse école d'Anvers (dont il est pourtant sorti major). Comme sa marque, qui commence à sérieusement s'imposer dans le paysage international, il refuse de se prendre au sérieux, mais pas de briller. Ça doit être un truc belge. Il faut avouer que sa bonhomie tranche dans le paysage actuel. L'ambiance globale est à la revendication. L'industrie se regarde, se questionne, s'exclame. Le système n'a pas été autant chahuté depuis les années 1990. La terre gronde, la mode se (re)fait politique, pour elle et pour le monde.

De son côté, Glenn Martens ne revendique rien, alors qu'il évolue dans le même écosystème que le très vindicatif Vetements - à croire qu'il fasse exprès. Il était pourtant l'un des premiers à développer des collections où 50% des pièces étaient unisexes - une façon habile de s'inscrire dans son temps et gagner pas mal de temps (et d'argent). "On ne va pas changer les choses, confie le flamand peroxydé de 32 ans entre deux gorgées de bière. On est une petite marque. On ne veut pas revendiquer un changement de système. On a notre système à nous, unisexe. On présente pendant l'homme et la femme, ça nous donne moins de stress et plus de place."

Glenn Martens a décidé qu'il ne changerait pas l'industrie, pas plus qu'il ne bouleverserait les codes du genre. Sa mode n'est pas politique. Elle est romantique. Et même si elle l'avait été, il n'aurait jamais voulu suivre le troupeau. Pour lui, pas le choix : soit il mène le troupeau, soit il s'en éloigne. "J'ai un esprit de contradiction, avoue le créateur en souriant. Constamment. Envers moi-même aussi, je suis toujours dans les contrastes. Je suis aussi excentrique et délirant que conventionnel. Je suis les règles, j'ai des grands parents militaires. Mais artistiquement, j'aime me faire peur."

Cette dualité, il en a fait sa signature. Sa mode est extrêmement originale parce qu'elle invoque des émotions aussi fortes que contraires. Chaque ourlet, revers, détail évolue systématiquement en contradiction avec un autre élément du look, ou de la pièce même. Il y a un mois, il présentait sa première collection femme dans une salle délabrée du Lycée Charlemagne. Sous le béton gratté, des fresques baroques. À deux portes de là, le carrelage d'une salle de classe, froid et fonctionnel. En haut, une lumière rouge et sulfureuse. "J'ai beaucoup de chaos en moi, explique Glenn sans faire de manières. J'aime autant faire la teuf que visiter des églises. Je suis comme ça. J'imagine que ma mode est aussi caméléon. C'est aussi l'époque et les vies que nous vivons où on vit tous 5 journées en une. Je veux être capable d'offrir du pratique, du confort, du cool, du trash mais aussi du rêve, de la grandeur et du romantisme."

La femme Y/Project c'est Carrie Bradshaw bourrée dans les rues de Bruges (dont il est natif) ou Marie-Antoinette sous extas dans une rave pourrie à Charleroi. Ou les deux en même temps. Encore mieux. "Enfant, je dessinais des reines : Cléopâtre, etc. C'était ça mon approche de la mode, je les trouvais cool, elles et leurs tenues, elles avaient un putain de style, se rappelle le créateur en plaisantant avant de poursuivre plus sérieusement. J'ai très longtemps été obsédé par Marie-Antoinette, son côté caméléon. Elle a eu plein de vies. J'ai fait mon premier défilé pour ma collection personnelle dans la Chapelle expiatoire, que j'adore. Tu vois Marie-Antoinette c'était une conasse frivole à Versailles toute sa vie et puis à la fin, elle a assumé le tragique et la grandeur de son destin."

Forcément, son héroïne ne pouvait être que baroque : ordre et désordre, grandeur et chaos, tout ça. Et si la féminité défendue par Glenn Martens en 2016 était politique ? "J'adore les nichons, esquive-t-il en pouffant (décidément, il ne me donnera rien de ce que j'ai envie d'entendre). Je suis obsédé par les nichons. C'est la plus belle chose au monde." Ce n'est donc pas parce qu'on a une marque en partie unisexe qu'il faut sacrifier la féminité - "les femmes, comme les autres, doivent être désirables, c'est le plus important." La vision de la femme de Y/project, sous ses dorures, ses noeuds et ses collerettes est en réalité profondément progressiste. On tend à oublier le pouvoir subversif de l'hyper-féminité. Comme Rihanna à moitié nue en robe Adam Sandler, laisser le monde te considérer comme un objet sexuel n'est pas nécessairement une preuve de soumission. Ça peut aussi être une forme d'affranchissement. Pas étonnant donc que la chanteuse la plus sexy de la planète ait choisi Y/Project pour quelques tenues phares de son "Anti Tour".

La plus grande intelligence de Glenn Martens a été de considérer l'unisexe comme une donnée pragmatique et non comme un prisme artistique - une erreur que beaucoup font aujourd'hui. Ce n'est pas parce qu'une femme porte quelques pièces volées au vestiaire masculin qu'elle ne peut pas faire trembler la terre avec une minijupe plus courte que ses fesses et des chaps aussi virils que des flingues et sexy que des jarretelles. Glenn Martens n'a donc pas envie de faire de grands discours mais il a compris une chose extrêmement importante : les femmes. Ce n'est peut-être pas politique (quoi que) mais c'est un bon début pour révolutionner la mode.

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